Le moment de la naissance peut avoir de profondes répercussions sur le reste de la vie

Extrait d'une conférence de M.Odent à Pau le 18/11/97
source : http://fraternet.org/naissance/docs/odent1.htm

Ce qui est vraiment particulier à notre époque, en matière de naissances, c'est l'extraordinaire hiatus entre les données scientifiques publiées dans les journaux médicaux qui font autorité et les méthodes utilisées en obstétrique. L'obstétrique utilise aujourd'hui des méthodes qui souvent ont été introduites sur des croyances, sur des idées, sur des théories. On se disait: "Tiens, si on faisait ça, sans doute ça améliorerait les résultats." Or, depuis une quinzaine d'années, avec le développement des méthodes statistiques, avec l'apparition de personnages nouveaux qu'on appelle des épidémiologistes, les différentes méthodes utilisées en médecine en général, mais en obstétrique en particulier, ont été évaluées scientifiquement.

Il y a une façon presque standard d'évaluer n'importe quel procédé médical. Quand on introduit quelque chose de nouveau, le problème n'est pas d'énumérer tous les avantages ou tous les inconvénients de la nouvelle méthode, mais de connaître le rapport bénéfice sur risque. Et pour faire cela, on utilise les études prospectives randomisées contrôlées. Sur un échantillon de personnes qui participent à l'étude, on applique un tirage au sort pour établir le groupe qui aura le traitement et celui qui ne l'aura pas.

Prenons l'exemple de la façon d'étudier les bruits du coeur du bébé. Il y a eu au moins une quinzaine d'études publiées dans les journaux qui font autorité, comparant le monitoring électronique foetal continu avec un graphique, et l'auscultation intermittente. Ces quinze études, selon la même méthode, sont tontes arrivées exactement aux mêmes conclusions. Elles disent: l'utilisation du monitoring électronique foetal pour enregistrer les bruits du coeur du bébé de façon continue avec un graphique n'a qu'un seul effet constant et significatif sur les statistiques, c'est d'augmenter les taux de césariennes. En conclusion, le rapport bénéfice sur risque est négatif. Le Lancet qui est un journal médical prestigieux, a édité le 12 décembre 1997 une revue d'ensemble de toutes ces études.

Voilà un exemple parmi beaucoup de contradictions, de fossés entre ce que nous apprennent les données scientifiques publiées dans les journaux qui font autorité, ceux qui dictent la médecine orthodoxe, et ce qui se fait en pratique.

Le 23 novembre 1996, dans le British Medical Journal (journal officiel de la British Medical Association, journal très conservateur, très représentatif de l'establishment médical) quatre études statistiques étudient la naissance à domicile: deux en Grande-Bretagne, une en Suisse, une en Hollande. La conclusion d'ensemble de ces quatre articles différents, plus l'éditorial du journal, c'est qu'il n'y a aucune raison, au contraire, de décourager les femmes qui envisagent d'avoir un bébé à la maison. Le rapport bénéfice sur risque d'un accouchement à domicile est positif.

Les ordinateurs permettent de faire beaucoup plus facilement qu'autrefois certains types de recherches, et ils permettent en particulier d'établir des corrélations entre ce qui se passe à différentes périodes de la vie. Grâce aux ordinateurs, il est en particulier de plus en plus facile d'évaluer quelles peuvent être les conséquences à long terme de ce qui se passe dans la période qui entoure l'accouchement.

"Mais après tout, la façon de naître, qu'est-ce que ça peut faire? Est-ce que ça a des effets à long terme?". Voilà une question qui se pose sérieusement. Justement il y a de plus en plus d'études qui mettent en avant des corrélations entre ce qui se passe dans la période qui entoure la naissance, et ce qui se passe plus tard.

Commençons par l'exemple de la toxicomanie. En Suède, Berthyl Jacobson et Karen Nielberg ont renouvelé une même étude, dont la principale a été publiée en novembre 1990 dans le British Medical Journal, portant sur 200 toxicomanes. Le groupe dit de contrôle, c'est-à-dire les non toxicomanes, étaient tous des frères et soeurs de toxicomanes (pour éliminer les données issues du milieu socioculturel, éducatif, etc.). Les conclusions sont que certains médicaments utilisés pendant l'accouchement représentent des facteurs de risque. En d'autres termes, si une femme, quand elle a accouché, a utilisé certains médicaments (en particulier tous les opiacés, que ce soit du Dolosal, de la morphine, ou n'importe quel opiacé ou un gaz, le protoxyde d'azote, le gaz hilarant, ou bien des barbituriques qu'on utilisait autrefois), son enfant, sur un plan purement statistique, a beaucoup plus de chances qu'un autre d'être toxicomane plus tard.

Un autre exemple, encore une préoccupation de nos jours, c'est le suicide des adolescents (un phénomène inconnu dans certaines sociétés). L'étude principale sur ce sujet a été faite à New-York par l'ISSOC, publiée dans le Lancet. D'après cette étude, un des principaux facteurs de risque du suicide des adolescents, c'est le fait d'avoir été réanimé à la naissance. Bien entendu il s'agit de facteurs de risque, ça ne veut pas dire que tous ceux qui se suicident ont été réanimés à la naissance, mais ça indique qu'il y a des liens. C'est une autre façon de montrer que la naissance peut avoir des effets à long terme, détectables après la puberté.

Regardons maintenant la délinquance juvénile, sujet qui agite notre actualité. Adrien Drène, à l'université de Californie à Los Angeles, a étudié plus de 4000 criminels violents. Il a décelé certains facteurs de risque. Le principal facteur de risque pour être un criminel violent à l'âge de 18 ans c'est l'association: complication à la naissance et séparation de la mère. La séparation de la mère en elle-même n'est pas un facteur de risque. Pour qu'il y ait un facteur de risque, il faut aussi des complications à la naissance. Là encore, l'accent est mis sur ce qui se passe au moment de l'accouchement.

Le dernier exemple concerne les autistes. Une étude japonaise, de Madame Hatori, psychiatre de Kumamoto, publiée dans le Lancet, a montré que les enfants nés dans un certain hôpital avaient plus de chances que d'autres, de très loin, de devenir autistes. Elle s'est demandée ce qui se passait dans cet hôpital, et elle s'est aperçue que la routine était de déclencher l'accouchement, une semaine avant la date du terme. Ils le faisaient par habitude, systématiquement, et utilisaient pendant l'accouchement un mélange extrêmement complexe de médicaments: de Valium, de Dolosal de protoxyde d'azote, différents gaz éventuellement.

Ces quatre exemples ont une similitude, ils concernent des altérations de la capacité d'aimer, aimer soi-même (drogue, suicide) ou aimer les autres (délinquance). L'amour est devenu récemment un sujet pour scientifiques.

On retrouve cette perspective scientifique pour étudier l'amour dans les études des effets comportementaux de différentes hormones, les hormones impliquées dans l'accouchement, dans l'accouplement, dans la lactation. Toutes ces hormones, les ocytocines, les endorphines, ont des effets comportementaux.

Certains ont fait des expérimentations animales, en se demandant: "Si l'on perturbe l'équilibre hormonal d'une femelle en train d'accoucher, qu'est-ce qui se passe?" Il y a un moyen simple de perturber l'équilibre hormonal de femelles en train d'accoucher, on leur fait une péridurale. C'est ainsi que Cribel a étudié ce qui se passe lorsque des brebis accouchent sous péridurale. Les résultats sont tout simples, la brebis ne s'occupe pas de son bébé...

Cela nous conduit à parler de la physiologie. En attendant d'en savoir plus, on peut déjà dire qu'on a de plus en plus de raisons d'essayer d'approfondir notre compréhension des processus physiologiques dans la période qui entoure la naissance, dans l'espoir de les gêner le moins possible.
Demandons nous: "Que faire finalement pour rendre les accouchements aussi faciles que possible, que faire pour gêner le moins possible le premier contact entre la mère et son bébé à l'échelle d'une culture, d'une société?" Parler de physiologie, c'est nous ramener aux racines, à ce qui est universel, à ce qui est transculturel.
On parle de physiologie, quand pour mettre au monde un bébé, une femme doit sécréter de l'ocytocine, une hormone de la post-hypophyse qui va contracter l'utérus.

La question est de savoir d'où viennent ces hormones? La principale glande qui est active quand une femme accouche, celle qui sécrète toutes ces hormones, c'est le cerveau. Autrefois, on séparait le système nerveux et le cerveau d'un côté et puis on parlait du système endocrinien, de glandes qui sécrètent des hormones de l'autre côté. Aujourd'hui, on n'a plus de système nerveux, on n'a plus de système endocrinien, il n'y a plus qu'un réseau qu'on ne peut pas diviser en plusieurs parties. Le cerveau qui fait partie du "système nerveux", est aussi une glande qui sécrète des hormones. Lorsqu'une femme accouche, tout le cerveau n'est pas sollicité, c'est uniquement sa partie profonde. Il s'agit des structures les plus primitives du cerveau, celle que l'on partage avec tous les autres mammifères, et qu'on appelle hypothalamus, glandes hypophyses, etc.

Pourtant, lors d'un accouchement, ou pendant n'importe quelle expérience sexuelle, on retrouve souvent chez l'être humain des inhibitions. Ces inhibitions viennent toujours de l'autre cerveau, de cette partie qui s'est tellement développée chez les êtres humains, le cerveau de l'intellect. On l'appelle le néocortex.

L'expérience nous montre que, quand le bébé va naître facilement, il y a un moment où, de toute évidence, on a l'impression que la femme est sur une autre planète. Elle ne sait plus ce qui se passe autour, parce qu'elle a réduit l'activité de son néocortex. Cette réduction de l'activité de l'intellect est l'aspect le plus important de la physiologie de l'accouchement, surtout chez les êtres humains sur un plan purement pratique.

On comprend aisément que tout ce qui peut stimuler le néocortex d'une femme en train d'accoucher risque d'inhiber le processus d'accouchement. Il suffit de faire une liste des choses bien connues comme facteurs stimulant le néocortex humain.

Pensons d'abord au langage, à la parole qui est une stimulation facile de notre intellect. Dans beaucoup d'hôpitaux, il arrive que l'anesthésiste fasse un tour en prévision d'éventuelles clientes, qu'il demande à une femme en travail, sans absolument aucune hésitation, des questions extrêmement précises telles que: "A quelle heure vous avez eu votre dernier repas? Combien vous avez mangé de ceci?" A ce moment il ne réalise pas que peut-être il interfère avec le processus d'accouchement en stimulant le néocortex de la femme. Cela signifie que face à une femme qui est en travail, il faut se méfier des mots qu'on utilise, faire une différence entre le langage simple, langage bébé dont on ne peut pas se passer éventuellement, puis des questions précises qui peuvent être dangereuses.

Il y a un facteur qui mérite sans doute d'être pris en considération en tant que stimulant du néocortex, c'est la luminosité. Les gens qui font des électroencéphalogrammes savent quoi faire pour stimuler le néocortex d'un patient, ils lui disent: "gardez les yeux ouverts", puis ils allument une lumière violente. Là encore, nous revenons à la réalité. Jamais vous ne trouverez dans un traité de médecine ou de sages-femmes beaucoup de considération sur l'importance de la luminosité pendant un accouchement.

Un médecin français, qui s'appelle Devau, a fait une thèse à Grenoble en 1974, sur la réponse physiologique à différentes situations où l'on se sent observé. II a observé et démontré que les êtres humains dans de telles situations stimulent leur néocortex. Il suffit d'un peu de bon sens pour que chacun en fasse l'expérience. Quand nous sommes soudain regardés, notre attitude et nos gestes changent. C'est pourquoi, quand une femme accouche, il est sans doute préférable qu'elle ne se sente pas observée.

D'ailleurs chez la plupart des mammifères non humains, on s'aperçoit qu'ils trouvent des stratégies pour ne pas se sentir observés pendant un accouchement. Par exemple, les rats, actifs la nuit, accouchent le jour pendant que les autres dorment. Par contre les juments, qui sont actives le jour, accouchent la nuit. Les chèvres sauvages trouvent l'endroit le plus isolé de la montagne pour mettre au monde leur bébé. Et puis nos cousins les plus proches, les chimpanzés, se séparent du groupe pour mettre au monde leur bébé.

On connaît aussi l'adrénaline comme stimulant du néocortex. C'est l'hormone qu'on sécrète quand il y a du danger, quand on ne sent pas en sécurité, quand il faut faire attention, quand il faut être alerte. Cela permet de comprendre que l'accouchement ne peut pas s'établir normalement tant que le taux d'adrénaline est élevé. Un besoin essentiel de la parturiente, c'est celui de se sentir en sécurité.

Au cours des siècles, au cours des millénaires, un peu partout dans le monde, les femmes ont utilisé le même moyen pour maintenir des taux bas d'adrénaline, se sentir en sécurité. Elles recherchent, pour leur accouchement, la présence de leur mère, ou de quelqu'un qui remplace leur mère dans la communauté. Comme un jeune enfant qui, pour s'endormir, a besoin d'être en sécurité dans les bras de sa mère. C'est l'origine de la sage-femme. Cette figure maternelle, prototype de la personne avec qui on se sent en sécurité.

Ce sont des considérations qui méritent d'être soulignées, aujourd'hui, à une époque où l'on a un peu oublié qui est la sage-femme par ce qu'elle représente. En Europe, la sage-femme a persisté. On en a fait un membre d'une équipe médicale, bien souvent, plus ou moins une auxiliaire du médecin. Dans d'autres pays elle a absolument disparu, c'est le cas du Canada. Au Brésil également, ce pays où les taux de césariennes peuvent atteindre 70 à 80%.

Aux Etats-Unis, les sages-femmes avaient presque complètement disparu. Mais aujourd'hui, ils sentent qu'il faut réinventer la sage-femme. On réintroduit les sages-femmes de différentes façons. On s'aperçoit que l'on ne peut pas s'en passer, sans avoir bien compris leur rôle. On le sent dans le vocabulaire. Celles qui assistent à la naissance s'appellent "coach", comme dans le sport. Les mots qui signifient "guider", "aider", ou "support", "soutien" on les retrouve dans tant de livres sur l'accouchement, mais ils ne sont pas tout à fait appropriés. Un jeune enfant n'a pas besoin d'être "supporté" pour s'endormir; il a besoin de se sentir en sécurité, il a besoin de protection.

C'est important de rappeler la place de la sage-femme dans la naissance. Qu'on compare les statistiques de périnatalité de différents pays, le principal facteur qui influence les statistiques, c'est le rapport entre le nombre de sages-femmes et le nombre de gynécologues accoucheurs. Plus ce rapport est élevé, meilleur sont les statistiques. En Suède (les meilleures statistiques qu'on puisse imaginer), il y a 6000 sages-femmes pour les 8 700 000 habitants. Les Etats-Unis ont de mauvaises statistiques périnatales pour un meilleur standard de vie et seulement 5000 sages-femmes formées officiellement pour une population de 250 000 000 habitants.

En résumé, la physiologie d'une femme qui accouche demande le respect de quelques règles d'une très grande simplicité: faire attention aux mots qu'on prononce, faire en sorte de baisser la lumière s'il y a trop de luminosité, que la femme ne se sente pas observée (et ça veut dire qu'il y a une différence entre une sage-femme qui regarde une femme qui accouche comme ça, qui est en face d'elle, et celle qui s'assoie dans un coin), et puis rappeler ce besoin universel de sécurité qui peut s'exprimer de différentes façons, mais qui a une façon traditionnelle de s'exprimer, c'est le besoin de sage-femme.

Bien sûr, le processus physiologique ne s'arrête pas quand le bébé est né. Les hormones sécrétées par la mère et le bébé ne sont pas tout de suite éliminées. Des commentaires de la même teneur peuvent être donnés sur le respect des premières heures qui suivent la naissance, par respect de la physiologie, des hormones qui sont sécrétées par la mère et le bébé.

Ces considérations nous prêtent à rêver à une obstétrique qui deviendrait scientifique.