par : Celine Lemay, sage femme

Lorsque l'accouchement et la naissance surviennent à la maison dans une société où 99% des
accouchements se passent à l'hôpital, cela pose des questions autant sur l'événement lui-même que sur
le contexte global duquel il a émergé car les pratiques entourant la naissance et la mort révèlent non
seulement les valeurs prédominantes d'une société mais aussi sa conception de l'Humain et de façon
plus globale ses conceptions du monde.
L'analyse anthropologique de l'accouchement à la maison permet d'en éclairer suffisamment
l'intérieur pour en saisir son noyau de verité subjective et sa cosmologie mais c'est le contraste avec
la culture de la naissance du Québec qui permettra de considérer cette réalité comme discours sur
l'accouchement, la douleur et le risque.

Méthodologie
J'ai voulu donner de la valeur à la parole et au savoir des femmes qui ont vécu le passage de
l'accouchement de la même façon que la sagesse humaine a donné de la valeur à celui qui a « passé »,
celui qui a traversé, que l'on parle d'initiation, d'épreuve, d'illumination, d'état de conscience ou de
vision. Les grands maîtres spirituels, les grands shamans, les guérisseurs étaient d'abord ceux qui
avaient fait l'expérience de l'illumination, de l'union mystique, de la maladie, de la proximité de la
mort ou même de la folie. J'ai aussi entendu la parole de sages-femmes dont la pratique est née de leur
expérience personnelle et d'une demande des femmes et surtout parce qu'elle s'est développée en
dehors du modèle dominant de la pratique obstétricale.
J'ai donc rencontré 5 femmes qui ont préféré accoucher à la maison alors qu'elles avaient un
véritable choix entre l'hôpital, la maison de naissance et le domicile. J'ai aussi rencontré 5 sagesfemmes
qui avaient une pratique d'accouchement à domicile depuis le début des années '80.
Pendant les rencontres j'ai laissé parler les femmes en ayant comme thèmes les questions sociales les
plus fréquentes au sujet de l'accouchement à la maison : pourquoi accoucher à la maison? Il n'y aura rien contre la douleur? Et si il arrivait quelque chose? Ensuite, j'ai construit deux récits, à partir des
paroles des femmes et des sages-femmes constituant le corpus de base à partir duquel j'ai élaboré une
analyse du sens de l'accouchement, de la maison, de la douleur et du risque.

Analyse
« LA MAISON »
Pour les femmes la maison n'est pas un lieu comme les autres. Elle est associé au sens
identitaire de la personne; c'est là qu'on peut vivre conformément à son être, c'est là qu'on peut être «
chez soi » et qu'on peut s'approprier les événements qui s'y passent. Dans ce sens, l'hôpital c'est
« ailleurs ». Les femmes parlent de leur maison comme un refuge, un nid, un cocon, éclairant sa
fonction de protection, d'enveloppe et contribuant au sentiment de sécurité ressenti par ceux qui
l'habitent. La maison est aussi le lieu d'intimité véritable alors qu'ailleurs l'intimité est perçue comme
artificielle. La maison est de plus un facteur de confort intérieur car c'est là où l'on se sent bien, où
l'on peut vivre selon ses croyances et ses habitudes et où l'on peut contrôler les événements qui s'y
déroulent. Dans ce sens c'est un territoire, une sphère de contrôle, comme l'hôpital est un territoire.
Pour les femmes c'est important de ne pas avoir à changer de culture en changeant de lieu. Elles ne
veulent pas contrôler leur accouchement mais plutôt contrôler leur vie et en assumer la responsabilité.

La maison devient alors une véritable monade, unité des éléments physiques et spirituels, permettant
de vivre l'accouchement de façon pleinement significative. Enfîn comme l'accouchement s'inscrit
cans l'histoire de la famille, le vivre à la maison contribue au sentiment de continuité dans la vie des
femmes. Il n'y a pas de coupure, ni dans le temps, ni dans l'espace.« Maternity is a continum"


« L'ACCOUCHEMENT »
L'accouchement est non seulement une expérience qui arrive aux femmes, il n'arrive qu'aux
femmes. C'est un fait féminin. La science médicale masculine a imposé sa définition du corps et de
l'accouchement en termes biophysiques. Alors qu'elle explique ce qu'est un accouchement, les
femmes, elles, expriment ce qu 'est « accoucher ». A travers les récits des femmes et des sagesfemmes
, à l'aide de métaphores-clé, voici les représentations qui ont été dégagées autour de
l'accouchement.
L'accouchement comme ouverture : celle du corps mais celle d'ouverture à l'autre, à l'inconnu, à
soi-même, à la vie.
L'accouchement comme force : qui ne peut être contrôlée mais à laquelle on doit collaborer. Les
femmes et les sages-femmes parlent de force physique mais aussi de pouvoir, pas le « pouvoir sur »,
c'est le « pouvoir de » , comme force intérieure. C'est la capacité la plus grande des femmes. « ce sont
les femmes qui sont capables de donner la vie.. »
L'accouchement comme intérieur : quelque chose de très intime dont on ne voit l'aboutissement qu'à
l'émergence de l'enfant et dans ce sens , ce n'est pas toujours facile de le vivre « ailleurs ».
L'accouchement comme instinct : Accoucher ce n'est pas rationnel. Il y a une partie animale qui
fonctionne et dans cette compréhension du processus une femme observait « il n'y a pas un animal
qui sortirait de sa tanière pour mettre bas ses petits. »
L'accouchement comme histoire : l'accouchement est un événement qui marque le temps et à la
maison « le temps... c'est mon temps ». A l'hôpital, la médecine tente de contrôler un temps et un
corps qui ne lui appartiennent pas. A la maison, l'histoire de l'accouchement s'inscrit dans chaque
histoire personnelle et celle de la famille.
L'accouchement comme occasion : occasion de découvrir qui l'on est, de faire une démarche et de se
sentir en lien avec les autres femmes qui ont eu des enfants.
L'accouchement comme passage : de l'état de fille à l'état de mère, modifiant de façon permanente
son identité personnelle et sociale. Il a été analysé d'ailleurs en Amérique comme un rite de passage
technocratique. (Davis-Floyd, 1992).
L'accouchement comme un tout : dont on ne peut pas séparer un des aspects sans provoquer un effet
sur l'ensemble. La femme enceinte fait l'expénence phénoménologique du « et » dans une culture
qui propose surtout le « ou » : le corps et l'esprit, la douleur et la joie, le fort et le fragile, le profane et
le sacré, la vie et la mort. Ainsi l'accouchement à la maison s'inscrit dans une quête d'unité, d'union
avec la Nature et la vie .

« LA DOULEUR »
La culture Québécoise, en lien avec l'éthos Nord- Américain, considère la douleur , comme séparée du
sujet, étant simplement un ensemble de mécanismes biophysiques qui n'ont pas d'autre sens que de
signaler une dysfonction. C'est un problème qui doit être réglé et la science médicale s'en charge.
Avec des valeurs sociales de confort et de contrôle, les femmes ne se demandent plus si elles vont être
capables de supporter la douleur mais « pourquoi » elles devraient la supporter. Alors dans un contexte
de pratique où il n'y a même pas 20% des femmes qui accouchent sans aucune anesthésie, il devenait
important d'entendre les paroles des femmes et des sages-femmes au sujet de la douleur.
Pour les femmes, la douleur a non seulement un sens, elle en a plusieurs, souvent liés au sens
de l'accouchement.
Comme événement normal de la vie, si l'accouchement n'est pas une maladie, sa
douleur non plus. C'est une douleur normale. Elle est considérée comme un signal important de la
venue de l'enfant, un témoin du travail en cours associé au besoin d'intimité et de protection et dans
ce sens, elle est utile. Si l'accouchement est un tout, la douleur en fait partie. Alors la séparer de
l'accouchement n'a pas de sens pour les femmes. « c'est comme aller au cméma et enlever le son ou
aller au jardin et enlever l'odeur des fleurs ». Ne rien sentir ferait perdre le contact avec une
partie de soi-même. La douleur est alors un signe d'humanité et s'inscnt dans la quête de sens que la
venue de cnaque enîant peut avoir dans une vie car dans la constitution a d'un monde humain, c 'est à
dire un monde de signification et de valeurs accessibles à l'action de l'homme, la douleur est sans
doute une donnée fondatrice...elle est sans doute l'expérience humaine la mieux partagée, avec celle
de la mort. » (Le Breton, 1995 :15). Si l'accouchement est une expérience intime, la douleur prend
aussi place au fond de soi. Si l'accouchement est perçu comme un travail physique et un
accomplissement la douleur est alors une douleur d'effort. Elle est non seulement quelque chose
d'intense, c'est l'intensité de l'accouchement. L'accouchement à la maison est alors perçu comme une
occasion de vivre, confronter, d'intégrer et de transcender la douleur et ainsi d'avoir accès à la joie et
non seulement au soulagement.
Pour les sages-femmes la douleur est le signe de l'accouchement comme processus de
création est créer c'est souvent douloureux ; les artistes le savent. Elle est aussi le signe de
transformation de celle qui accouche et dont l'identité corporelle, psychique et sociale est à jamais
modifiée. Elle ne peut être un simple élément à endurer. Elle est aussi un signe de séparation, d'une
rupture d'un lien symbiotique de la mère avec son enfant et il y a une valeur à incarner dans le corps, la
réalité de la douleur de cette séparation. Si l'accouchement est un passage, sa douleur lui confère une
valeur initiatique. Il permet de voir qui on est, de démontrer sa capacité à supporter des difficultés et
à faire l'expérience du sacré. Les rituels hospitaliers ne confirment l'accouchement que dans un
modèle mécanique et technocratique, occultant cette expérience de l'accouchement comme
essentiellement féminin, puissant et créateur. Enfin, les sages-femmes reconnaissent la réalité et la
place des douleurs , celles qui font référence à d'autres éléments douloureux de la vie des femmes.
Avec les peurs elles peuvent se rajouter à la douleur physique et devenir « souffrance ».

« LE RISQUE »
La notion de risque est celle autour de laquelle s'est organisé toute l'obstétrique moderne.
C'est devenu une idéologie au nom de laquelle les femmes sont maintenant tenues responsables de
l'issue de la grossesse car le fetus est devenu le principal client en obstétrique. Ainsi au nom de la
santé du bébé à naître, la médecine minimise les frontières entre le normal et l'anormal, intervient de
plus en plus dans la vie des femmes enceintes, instaure le monitoring de tous les accouchements et
prétend que la sécurité est reliée à la technologie et à un lieu : l'hôpital. L'obsession de la sécurité
envahit l'espace social et la science prétend donner les réponses non seulement en s'imposant comme
l'ensemble du savoir mais en s'accordant le droit de décider du vrai et du bon..
Pour les femmes qui veulent accoucher à la maison, l'hôpital est un lieu qui comporte des
risques parce que : « il y aurait trop de monde...l'intimité est artificielle... je ne serais pas capable de
me laisser aller ». Pour elles, la sécurité est liée à une norme intérieure, pas extérieure. Les peurs
ressenties sont considérées comme des « peurs normales ». Les femmes parlent de confiance, en soi
et dans la vie.
Pour les sages-femmes, le risque est une façon de voir les choses, c'est un calcul, une
statistique mais ce n'est pas la réalité car la réalité première, c'est d'abord une personne et sa famille
telle qu'elle la définit. C'est à travers une relation que va se créer des liens, se bâtir la confiance et se
créer des forces. Elles ne viennent pas de la technologie; elles permettent seulement de voir le verre à
moitié plein au lieu de le voir à moitié vide. C'est grâce à cette relation, où le pouvoir le savoir et la
confiance sont partagés, dans un lien de coopération et de respect réciproque que la sage-femme peut
« être avec » la femme et l'aider à vivre la maternité dans les meilleures conditions de santé physique,
émotive et spirituelle possibles. Les sages-femmes ont confiance dans les capacités de la femme. Elles
ne considère pas la femme comme un incubateur que l'on doit contrôler mais comme un jardin que
l'on doit nourrir, encourageant une véritable « écologie de la naissance » (Brabant, 1991). Elles entrent
avec les femmes dans un ordre féminin, dévoilant une pratique féministe, non comme une guerre mais
comme une quête du « féminin » du monde. Elles peuvent aider les femmes à ne pas seulement
considérer l'accouchement comme un drame médical mais comme une expérience forte
d'affrontement au monde, d'accès à la transcendance et au renouveau de la vie.
L'analyse anthropologique des « voix du dedans » révèle sans aucun doute la
cosmologie de l'accouchement à la maison mais elle contribue surtout à comprendre la force de cette
voix et son poids sociosymbolique immense dansd la culture québécoise de la naissance. Ce
phénomène peut être alors compris comme un méta-langage, un discours.

Conclusion
Ainsi, dans un système de représentations imprégné par la technique et la science,
par la médicalisation et la normalisation de la vie, dans un contexte de praxis où 99% des
accouchements se passent à l'hôpital, l'accouchement à la maison est une réappropriation de la
symbolique de l'accouchement et l'affirmation que l'accouchement ne se définit pas comme un
événement médical.

Dans un système de périnatalhé où l'humanisation est maintenant associée à la
capacité de choisir, l'accouchement à la maison exprime que l'humanisation est aussi le pouvoir de
nommer, de définir et de signifier ce qu'est accoucher, souffrir et vivre le risque .
Dans une société patriarcale dont le système médical est masculin, l'accouchement à
la maison révèle une cosmogonie du « féminin » du monde, par son fond et par sa forme. Les sagesfemmes
qui évoluent dans cet ordre féminin ont une praxis féministe, vécue comme une quête et non
comme une guerre.
Dans un contexte de séparation entre le corps et le sujet, entre l'accouchement et sa
douleur, entre la vie et la mort, l'accouchement à la maison affirme que l'accouchement s'inscnt dans
la vie comme un système et comme un tout. Il témoigne d'un autre rapport au monde.
Ainsi, accoucher à la maison s'inscnt dans les efforts pour rassembler une identité
personnelle morcelée dans une société morcelante. C'est la réalisation en acte et non seulement en
mots d'une recherche de cohérence et de vérité.
Dans un contexte sociosymbolique articulé autour de l'idéologie de la sécurité, qui
occulte la mort et dont l'institution médicale accentue la prégnance, l'accouchement à la maison est
une affirmation que la vie comporte des risques et que les accepter est un grand signe d'humanité. La
vie est comme un tout qui contient ce que l'on sépare et que l'on oppose . la vie et la mort, la douleur
et le plaisir, le corps et l'esprit...

Dans un contexte où la médecine et la science ont un effet normalisateur et réducteur
des conceptions du corps des femmes, du sens de l'accouchement et de la maternité, l'accouchement à
la maison témoigne de la richesse des représentations autour de la naissance, confirme que la science
n'est qu'une strate du savoir et que les femmes pensent autrement. La mise au monde est perçue
comme une occasion de croissance, de prise en main de sa vie et d'accès à la transcendance. « quand
tu accouches c'est la vie qui prend sa forme la plus éloquente ! ».